Textes

Par Camille Paulhan

Les modèles de Maxime Biou ne prétendent pas dormir, en tout cas pas d’un sommeil réparateur : au contraire, leurs songes – leurs cauchemars, leurs inquiétudes ? – affleurent à la surface de la peinture. Et même quand ils sont éveillés, leur esprit est ailleurs. Pas question pour eux de croiser nos yeux, de se laisser docilement capturer le visage : ils destinent plutôt leur regard à un hors-champ dont on ne saura rien. Les cadrages du peintre sont serrés, les fonds le plus souvent apparaissent unis ; chez lui, surtout pas de marqueurs spatio-temporels qui viendraient placer hommes, femmes ou chiens posant pour lui dans une modernité trop brutale ou une narration bavarde.

C’est une peinture qui se regarde sur la pointe des pieds, comme pour respecter le silence qui en émane, les auréoles lumineuses qui encadrent les visages, la solitude introspective des corps, même lorsque plusieurs se croisent sur une même toile. Maxime Biou parle de ses œuvres avec humilité, elles qui lui prennent beaucoup de temps : il faut, explique-t-il, laisser décanter avant d’y revenir, avec toujours plus d’énergie. Quant aux peintures des maîtres (Corot, Rembrandt, Hals, Goya…), qu’il a observées minutieusement, au musée d’Orsay, au Louvre ou au Prado, lui les voit tels des objets sacrés, à la puissance telle qu’on en oublie leur contemporanéité. En ce sens, son travail pourrait bien avoir hérité de cette quête aussi ambitieuse qu’ascétique : dépasser le temps pour arriver à une justesse de l’acte pictural.

2020, Catalogue diplômés 2019 des Beaux-Arts de Paris, Editions Beaux-Arts de Paris Ministère de la Culture

Par Marine Relinger

Lauréat des prix des Amis des Beaux-arts et de la bourse Diamond en 2016, tout juste diplômé des Beaux-Arts de Paris, Maxime Biou a essentiellement peint ses proches, saisis dans l’attente, le relâchement, le sommeil parfois. Cette possible mélancolie compose, par ailleurs, une généalogie de corps lourds, exemptés des postures mondaines habituelles : c’est le bénéfice de l’abandon, d’où se dégage une certaine fragilité. Que le modèle soit peint d’après nature ou d’après un cliché réalisé par l’artiste, le temps de pause est excessivement long : le temps qu’il faut pour capturer cette présence-absence et représenter le temps en peinture ; le temps qu’il faut pour saisir un corps dans sa matérialité, confrontée à la touche matiériste qu’a élu le jeune peintre, inspiré par Bacon ou Lucian Freud.

« La matière et sa composition m’intéressent en premier lieu. Le sujet et l’effet qu’il produit, chez moi ou chez les autres, est une question plus récente », rapporte-t-il. La photographie en outre n’est qu’un support, un certain nombre d’éléments étant peints de tête ou simplifiés, au profit d’un imaginaire à même de renverser les espaces de la maison familiale dont est issu l’ensemble de sa production.

L’une de ces dernières toiles – qu’il ne titre jamais – représente son père assis contre un mur, son chien lové contre lui.Un certain réalisme entre en friction avec l’épure, un grand tapis blanc en aplat venant perturber l’espace. Récemment encore, Maxime Biou a pu se détourner de la figure, humaine ou animale, pour saisir les objets et les vides qui l’entoure. L’esquisse d’un lit défait, hommage à celui de Delacroix, trône sur son chevalet – : la prise est rapide, à la recherche d’un équilibre entre maîtrise et spontanéité du geste ; la quête de l’infime d’une présence y est d’autant plus remarquable, en l’absence de corps.

Fasciné par la liberté des Maîtres, le jeune peintre semble explorer, ainsi, l’un des grands paradoxes en peinture, selon lequel il semble impossible d’aboutir à une figuration qui n’ait pas de propriétés abstraites (comme de réaliser une peinture abstraite ne présentant aucune qualité figurative).

2019, Catalogue d’exposition de la 6ème édition de la bourse révélation Emerige, L’Effet Falaise, Les Editions Particules

Texte sur les Naufragés par Isabelle Renard, conservatrice des collections du Musée National de l’histoire de l’immigration

Maxime Biou s’intéresse avant tout à la figure humaine. Privilégiant le portrait, il peint essentiellement sa famille et ses proches, saisis dans l’attente, le relâchement ou le sommeil. Irrigués par une certaine mélancolie, ces personnages oscillent entre présence et absence[1].La figure animale fait également partie de son écriture plastique : chiens, chevaux peuplent ses toiles de leur fragile abandon. Si l’artiste avoue s’être essayé à plusieurs médium comme la photographie – qu’il utilise du reste comme support pour ses peintures – c’est bien à la peinture (non pas l’acrylique) mais l’huile sur toile que va sa préférence. Pour avoir justement ce contact avec la matière : « la matière et sa composition m’intéressent en premier lieu. Le sujet et l’effet qu’il produit, chez moi ou chez les autres, est une question plus récente »[2].Il y a certainement quelque chose de Lucian Freud – il en reconnait l’inspiration – chez ce jeune peintre de la matière dont le travail sur la texture et la manière de sonder les êtres donnent à l’œuvre toute sa force.  

En 2019, un fait d’actualité le pousse à réaliser l’huile sur toile « Naufragés ».« Le point de départ des « Naufragés » fut le visionnage d’un film à la télévision dans lequel on voyait des personnes ayant survécu à un naufrage en méditerranée. Aussitôt, j’ai voulu retranscrire la sensation que j’avais éprouvée devant ces images, avec le souhait de créer une image universelle de ce que pourraient être des « naufragés » », révèle l’artiste. Nourri par les maîtres de la peinture, Maxime Biou traduit en référence au « Radeau de la méduse » de Géricault, sa vision des naufragés dans une construction précise ou tout est parfaitement maitrisé. Si le tee shirt rouge rayé de jaune du jeune garçon (au pied qui dépasse le carton comme dans le tableau de Géricault) donne un indice temporel et permet de replacer l’œuvre aujourd’hui, Maxime Biou livre néanmoins une image intemporelle. Le fond aux tonalités beiges et terreuses est dépourvu de toute trace possible de contextualisation géographique. Le carton, radeau contemporain, semble devenir le territoire éphémère de ces hommes en transit, peut-être migrants de passage qui, le temps d’une nuit ou plus, lovés les uns contre les autres, espèrent un sauvetage. En plaçant ces personnages baignés par une lumière crépusculaire au centre de la composition, Maxime Biou dessine une véritable icône des êtres chavirés par le déracinement, les guerres, l’immigration, la pauvreté…

Une peinture du silence, hantée par le manque et l’absence qui contrairement à la photographie suggère plus qu’elle ne donne à voir. Dans un jeu d’ombre et de lumière, se révèlent la fragilité des existences humaines et les drames contemporains.