Groupshow Galerie Bertrand Grimont 2021

Exposition collective à la Galerie Bertrand Grimont en collaboration avec Maison Contemporain, 43 rue de Montmorency, 75003 Paris, du 18 juin au 25 juillet 2021

Texte par Ingrid Luquet-Gad

On distingue, traditionnellement, deux rapports au lieu pour les artistes. Le premier, romantique, éternel et hors du temps, fait de l’atelier un espace secret, préservé des regards et des intrusions extérieures, et comme infusé d’un mystère de la création en train de se faire. On le pense en général comme un espace individuel et privatif, ancré dans les vestiges d’une subjectivité fantasmée comme unifiée, auto-définie et insulaire. Le second, lui, émerge au cours des années 1990, il est d’emblée orienté vers l’interrelation, collectif tout autant que décloisonné. L’atelier devient « les ateliers », titre d’une exposition devenue mythique à la Galerie Air de Paris à Nice en 1990, qui avec Les Ateliers du Paradise proposait aux artistes de venir vivre et travailler l’espace de la galerie. Plus largement, par la suite, la question de l’habitation, passera au premier plan : l’artiste n’est plus seulement un producteur de formes sociales, il participe à l’élaboration de nouveaux modèles micro-politiques, ainsi qu’en témoigneront l’essor des tiers-lieux qui, d’une précarisation forcée, feront également l’occasion de la réinvention d’une « fabrique du futur » – nous empruntons le terme au penseur Antonio Negri.


En 2019, la galerie Bertrand Grimont ouvrait ses espaces à huit artistes du Wonder/Liebert, dont le nom désignait, tout autant qu’un lieu de travail, de sociabilité et pour certains de vie, également une constellation d’artistes érigée en collectif. Trois années plus tard, c’est un nouveau lieu de travail partagé, POUSH Manifesto à Clichy, inauguré en mai dernier, qui sert de base élective à une sélection d’artistes résidents. Un troisième « esprit des lieux » se dessine alors. Les deux-cents artistes qu’accueillent les huit étages d’un immeuble de bureaux laissé vacant, rien ne les relie a priori ou sinon fortuitement. Plasticiens, designers ou créateurs de mode, ils sont venus y travailler, mener individuellement, bien qu’en parallèle, leurs pratiques, davantage reliés à leurs réseaux préexistants qu’à une envie de faire communauté – que l’échelle ne permet pas. Or en cela précisément, POUSH dessine, de biais, une certaine approche contemporaine : ni l’individuel, ni le commun, mais plutôt quelque chose comme une « chambre d’échos ».


Joie de Vivre est un portrait générationnel, mais en tant que celui-ci serait filtré – au sens où « chambre d’échos » traduit parfois en français le phénomène des filter bubble des réseaux sociaux – par le prisme d’une synchronicité ponctuelle et locale. En cela, l’exposition, qui mêle artistes résidents de POUSH et artistes invités, vingt-et-un au total, ne décline pas d’esthétique, de thèmes ni même de hashtags surplombants, et forcément réducteurs : elle s’offre traversée d’une polyphonie iridescente de voix qui, parfois, se croisent, se rejoignent et s’augmentent. Il en va alors, bien que les taxonomies, même lâches, se heurtent à l’impossibilité de subsumer des pratiques polymorphes, qu’il faut plutôt laisser émerger comme radicalement singulières, de quelque chose comme d’un réalisme magique (Kim Bradford, Thomas Devaux, Marion Artense Gély, Arthur Hoffmann, Clémence Mauger, Mathieu Merlet Briand), d’une introspection hypnagogique (Maxime Biou, Nicolas Dax, Alice Grenier Nebout, Mathilde Lestiboudois, Guillaume Montier) d’un matérialisme spéculatif (Raphaël Emine, Alexandre Erre, Rotem Gerstel, Florian Viel, Pierre Pauze, Jesse Wallace) ou d’une archéologie subjective du regard (Agathe Groleau, Vincent Laval, Thomas Van Reghem, Clara Rivault).


Le portrait d’ensemble trace les lignes de fuite d’un espace narratif et plastique de dispersion et de discontinuité, animé de pulsions contraires et de germinations paradoxales. A l’orée des 2020s, le « Paradise » des 1990s n’est plus, mais à sa place, un nouvel horizon s’ouvre : la vie organique post-naturelle, les corps désirants augmentés, les dérives à fleur de pixels en constituent le seul horizon. Définitivement terrestre, il est précaire, incarné et hyper-présent, offert aux subjectivités contemporaines, un horizon d’autant plus joyeusement éruptif qu’il est travaillé d’une intensité décuplée. Joie de Vivre est une ode à la vie, mais cette vie-là, trouble, paradoxale et à nouveau étrange, n’a rien d’une plate évidence vitaliste : il en va d’une plongée en apnée dans la redécouverte du sensible, guidé par les artistes qui, dans cette tâche, ne constituent pour nous pas tant les éclaireurs que les nécessaires embrouilleurs.

Les modèles de Maxime Biou ne prétendent pas dormir, en tout cas pas d’un sommeil réparateur : au contraire, leurs songes – leurs cauchemars, leurs inquiétudes ? – affleurent à la surface de la peinture. Et même quand ils sont éveillés, leur esprit est ailleurs. Pas question pour eux de croiser nos yeux, de se laisser docilement capturer le visage : ils destinent plutôt leur regard à un hors-champ dont on ne saura rien. Les cadrages du peintre sont serrés, les fonds le plus souvent apparaissent unis ; chez lui, surtout pas de marqueurs spatio-temporels qui viendraient placer hommes, femmes ou chiens posant pour lui dans une modernité trop brutale ou une narration bavarde.


C’est une peinture qui se regarde sur la pointe des pieds, comme pour respecter le silence qui en émane, les auréoles lumineuses qui encadrent les visages, la solitude introspective des corps, même lorsque plusieurs se croisent sur une même toile. Maxime Biou parle de ses oeuvres avec humilité, elles qui lui prennent beaucoup de temps : il faut, explique-t-il, laisser décanter avant d’y revenir, avec toujours plus d’énergie. Quant aux peintures des maîtres (Corot, Rembrandt, Hals, Goya…), qu’il a observées minutieusement, au musée d’Orsay, au Louvre ou au Prado, lui les voit tels des objets sacrés, à la puissance telle qu’on en oublie leur contemporanéité. En ce sens, son travail pourrait bien avoir hérité de cette quête aussi ambitieuse qu’ascétique : dépasser le temps pour arriver à une justesse de l’acte pictural.

2019, Huile sur toile, 61 x 50 cm

Hélène, 2020, Huile sur toile, 73 x 60 cm

Plante verte II, 2020, Huile sur toile, 100 x 81 cm

2020, Huile sur toile, 116 x 89 cm